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Ben Bella démystifié, par Lounis Aggoun

16 Décembre 2016 , Rédigé par S. Sellami

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Ben Bella, l’agneau qui se voyait

plus méchant que les loups

Lounis AGGOUN

 

Si l’Histoire de l’Algérie est fâchée avec la vérité, il est un cas sur lequel tous (historiens, témoins, acteurs directs, journalistes, politiques) sont résolus à mentir. C’est l’épisode de la passation de pouvoir entre la France et l’Algérie, en 1962. Le tabou des tabous. Il est donc normal que le principal personnage de cette transition frelatée, Ben Bella, soit sous l’emprise de l’imposture permanente et du mensonge soigneusement entretenu.

On aura beau savoir que Ben Bella est le fossoyeur de tous les rêves des Algériens, le mythe persiste, colporté de plume en plume, d’ouvrage en ouvrage, un demi-siècle durant. Qui est donc Ahmed, Ben Bella ? Comment s’y est-il pris pour supplanter des révolutionnaires aguerris, Abbane, Krim, Abbas, Khider, etc. ? Ben Bella est-il un patriote ou un être méprisable ?

Vu du côté français, il a fait la campagne d’Italie et s’est distingué par sa bravoure. Il a été décoré de la main du général de Gaulle. Missionné pour garantir l’«étroite  coopération avec la France» de l’Algérien indépendante, il a fait de son mieux, n’hésitant pas à livrer les populations touarègues aux radiations nucléaires pour permettre à son mentor de se forger l’arme de la dissuasion. Mais, somme toute, le compte n’y fut pas et l’Algérie se mua vite en intarissable source de turpitudes pour la France. Vu du côté algérien, c’est la dictature, la police parallèle, les exécutions sommaires, les privations, les injures, le vol, le viol, et le renvoi aux calendes grecques de tous les rêves de liberté. Au final, Ben Bella aura trahi tout le monde…

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Adjudant de l’armée française, arriviste accompli

Le premier épisode de son militantisme a lieu à la fin des années 1940. Et le seul acte «révolutionnaire» à mettre à son actif est le rapt de la Poste d’Oran. Un travail d’amateur délinquant. C’est Mohamed Belouizdad, créateur de l’organisation secrète, l’OS, branche militaire du PPA-MTLD, qui y initie Ben Bella. Belouizdad succombe à la tuberculose. Hocine Aït Ahmed le remplace. Puis, «crise berbériste» aidant, celui-ci est destitué par Messali, au profit de Ben Bella, sous la direction duquel l’OS est démantelée en un temps éclair.

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Tous les hommes de valeur de cette révolution se sont vite méfiés de lui. En 1956, dit Ferhat Abbas, «le Dr Lamine Debaghine […] me mit en garde contre Ben Bella.» Quant à Abbane Ramdane, il ne mâche pas ses mots : «C’est Ben Bella qui dénonça en 1950 notre organisation spéciale, l’OS ; du moment qu’il était arrêté, rien ne devait subsister après lui. C’est un ambitieux sans courage. Pour parvenir à ses fins, il passera sur le corps de ses amis. Il est sans scrupule.» Il fit mieux, il passa sur le corps de son peuple, avec des chars.

Alors que tous les appels des maquis en mal d’armement restent lettre morte – pour rappel, cette logistique est la principale mission de Ben Bella au Caire –, «Ouamrane et Abbane échangèrent […] avec Ben Bella une correspondance tumultueuse, raconte Yves Courrière : "Envoie-nous des armes ou des fonds pour les acheter, écrivaient les Algérois. Il faut au moins 100 millions." "Impossible, répondit Ben Bella, nous n’avons pas un sou !" La réponse arriva sous forme d’ultimatum : "Si vous ne pouvez rien faire pour nous à l’extérieur, revenez crever avec nous. Venez vous battre. Autrement, considérez-vous comme des traîtres !"»

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Larbi Ben M'Hidi

Lors d’une réunion des chefs de la révolution au Caire, en 1956, «Ben M’Hidi, l’un des plus courageux Fils de la Toussaint, n’avait jusque-là fait qu’observer les hommes et écouter attentivement les propos. Depuis le début de la conférence, il semblait écœuré par l’attitude dominatrice de Ben Bella. "Dis-donc, Grunther, tu te prends vraiment pour le leader ! C’est toi qui commandes tout !" L’allusion de Ben M’Hidi cingla Ben Bella. Perdant son sang-froid, il bondit sur son compagnon pour le frapper ! Aït-Ahmed et Mahsas l’en empêchèrent.

Ben Bella dut sans répliquer entendre Ben M’Hidi, méprisant, dénoncer ses méthodes personnelles et surtout son manque d’empressement à trouver des armes. "Tu as raison Ben Bella. Il est temps que chacun regagne son poste. Le mien est à l’intérieur. Je vais rejoindre Krim et Abbane. Au moins, là-bas, nous lutterons.» Et ils moururent, laissant le champ libre à Ben Bella, l’incurable comploteur.

On chercherait en vain, hors de ses marionnettistes (Hervé Bourges, Abdelaziz Bouteflika, Fathi al-Dib, etc.) quelqu’un qui dirait du bien de Ben Bella. Le parti pris ici est de faire confiance au portrait qu’en donnent ses camarades de lutte… Un homme rongé par une ambition à laquelle ses potentialités intrinsèques ne le destinent pas (il avait le niveau de 4e), égocentrique, «sans scrupules» et prêt à passer «sur le corps de ses amis» pour parvenir à ses fins.

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Deux épisodes principaux de l’épopée d’Ahmed Ben Bella méritent l’attention : sa rencontre avec Fathi al-Dib, pour le compte de Nasser au Caire, et avec Hervé Bourges, pour le compte du général de Gaulle. Chaque fois, il dut trahir la cause algérienne pour préserver l’éclat de son étoile. Manœuvrant dans un univers hostile, démasqué par tous les vrais combattants, il n’en finit pas moins premier Président d’une Algérie dite indépendante.

Lors de son arrestation en 1950, nul ne porte atteinte à son intégrité physique (c’est lui qui en témoigne). Pourtant, la police parvient en un temps record à démanteler tout l’appareil aux destinées duquel il présidait. Plus de 500 personnes arrêtées, dans une organisation secrète soumise à un cloisonnement sévère. En comparaison, «le Constantinois fut relativement peu touché par la répression. L’appareil, dirigé par Boudiaf, resta pratiquement intact, à la différence de l’Oranie où il fut décapité», note Gilbert Meynier.

Emprisonné à la prison de Blida, il s’en évade dans des conditions rocambolesques. Les témoignages postérieurs font peser de lourds soupçons sur Ben Bella. La suite de l’histoire démontre qu’il est, sans l’ombre d’un doute, déjà un agent de la DST. Il se retrouve alors au Caire. Partant de là, pour faire sens, son action doit être considérée sous deux points de vues antagonistes. Pour les Algériens, il doit seconder Mohamed Khider et Aït Ahmed pour ravitailler les maquis en armes. Pour la DST, il s’agit d’avoir un œil sur Gamal Abdel Nasser dont les visées nationalistes inquiètent déjà et, bien sûr, contrarier autant que faire se peut l’efficacité des réseaux du FLN de l’extérieur.

La Caire

«Officiellement, c’est Mohamed Khider que le MTLD a envoyé au Caire, Ben Bella et Aït Ahmed ne l’ont rejoint que plus tard. Mais Ben Bella a pris le pas sur ses deux compagnons grâce aux bonnes relations qu’il a su lier avec […] Gamal Abdel Nasser.»

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Est-ce quelque charisme irrésistible qui lui a permis de trouver ces bonnes grâces ? En fait, note Yves Courrière, dès son arrivée, «Ben Bella avait été humilié de ne pouvoir s’exprimer qu’en français […]. L’exposé de Ben Bella "en français" avait fait scandale devant la Ligue arabe où il avait expliqué la situation algérienne.» Venu pour organiser la logistique de la guerre, il n’obtint rien des Égyptiens. «Les services spéciaux de Fathi al-Dib […] auraient volontiers fourni armes et subsides si Ben Bella s’était engagé à participer en tant que section algérienne au grand projet nassérien de Révolution Nord-Africaine, groupant la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. […] Pour l’heure, Ben Bella ne pouvait jouer d’autre rôle que celui de "public relations" de la révolution en marche. L’action ne pouvait venir que d’Algérie, que de l’Intérieur.» Mais ce n’est que partie remise.

C’est Fathi al-Dib qui est l’homme de Nasser pour la révolution algérienne, et qui fait sienne la cause de Ben Bella. Or, pour ce dernier, fournir des armes au maquis, c’est aider l’ennemi, les «Kabyles». Comment montrer qu’il est le chef de la Révolution algérienne, sans ravitailler les maquis ? Cet exploit improbable, Ben Bella le réussit néanmoins. Quelle promesse fit-il pour convaincre Nasser de l’aider dans sa quête ? On peut supposer que le Président égyptien n’est pas homme à se contenter d’effusions amicales.

Dès lors, «Ben Bella fait bande à part, avaient confié les deux beaux-frères [Mohamed Khider et Aït Ahmed], il joue un jeu bizarre avec Nasser. Il est le seul à le voir. Ils semblent assez liés.» Voyant que Fathi al-Dib n’a que le nom de Ben Bella à la bouche, Aït Ahmed explose : «Apprenez, Major, qu’il n’y a dans notre mouvement aucune place prépondérante. Je suis l’égal de Ben Bella, tout comme l’est Khider et les chefs de l’intérieur.»

Mohamed Khider
Mohamed Khider

Mouvement d’humeur qui n’est pas du meilleur effet. Et pour enfoncer le clou, Ben Bella dépeint ses camarades comme de dangereux activistes, «accusant Khider, le fidèle à la religion, d’être un frère musulman, secte dont Nasser se méfiait comme de la peste, et Aït d’être communiste. Seul Ben Bella jouait le rôle de "pur révolutionnaire ne pensant qu’à son pays. La manœuvre préparée par l’ancien adjudant auprès de ses amis égyptiens allait coûter très cher au FLN. […] Mais dès que la grossière tactique serait connue à Alger, elle allait provoquer une crise entre l’intérieur et l’extérieur qui allait influer sur toute la conduite des opérations en Algérie. Elle marquait en outre le début d’une rivalité sans exemple entre Ben Bella et Abbane Ramdane.»

si Ben Bella est un agent des services français...

Une crise profonde, en 1956 déjà ? Si Ben Bella est un agent des services français, il aspirerait illico à une médaille militaire et sa promotion serait assurée. Si Khider est un «frère musulman», Aït un «fanatique Kabyle», Abbane apparaîtra bientôt aux yeux de Fathi al-Dib comme un poison au sein de la révolution algérienne et Ben Bella l’antidote. D’autant que les récriminations envers l’Égypte sont injustifiées puisque Nasser finance de fait depuis des mois le ravitaillement en armement des maquis algériens.

Les injures dont Ben Bella est la cible ne peuvent dès lors provenir que de velléitaires incompétents et ingrats. Et lui-même de se donner le beau rôle, balayant tout cela d’un revers de main, plaidant même l’indulgence, comme Jésus sur son chemin de croix proclamant : «Ne les condamnez pas mon [frère], ils ne savent pas ce qu’ils font.» Ben Bella, le saint Ben Bella !

Reste à s’assurer que les armes ne parviennent jamais aux maquis algériens laminés par la répression. Pour cela, Ben Bella parvient à convaincre le chef des services égyptiens que le meilleur itinéraire est non pas via la Tunisie et la Libye, mais par le Maroc et la wilaya 5, au prix d’un immense et périlleux détour. La wilaya 5 contrôlée par Boussouf. Les armes parvenant au Maroc s’entassent ainsi dans des hangars et les maquis intérieurs continuent à se battre dans des conditions indigentes. Cela donne lieu à quelques révoltes que Boumediene, successeur de Boussouf dans l’Oranie, réprime – comme d’ordinaire – dans le sang.

Ben-Bella

La double propagande égyptienne et française fait progressivement de Ben Bella «le leader de la Révolution algérienne». Si bien que lorsque, en juin 1957, au Congrès du Caire, Abbane Ramdane tente de dénoncer l’imposture auprès du chef des services secrets égyptiens, il tombe sur une fin de non-recevoir. Voici ce qu’en dit Fathi al-Dib lui-même. «Nous devions cependant prendre conscience du fait […] qu’il nous faudrait éviter les situations pleines d’embûches qui ne manqueraient pas de se produire du fait de la présence d’Abbane Ramdane, connu pour son ambition personnelle.»

Comment un Kabyle, laïque, aspirant à mettre l’Algérie sur les rails de la démocratie, de la modernité, peut-il convaincre le chef des services égyptiens que Ben Bella est un traître à la cause de son peuple ? Le même Ben Bella qui, depuis des années, s’est attaché à le convaincre qu’il était seul à se battre pour préserver l’Algérie future dans le giron de l’arabo-islamisme. Un Ben Bella qui, selon les termes mêmes de Fathi al-Dib, «faisait de son côté tous les efforts possibles pour empêcher l’éclatement de la révolution, même au détriment de sa santé.» Et pour couronner le tout, Abbane explique que Ben Bella a failli dans sa mission de ravitailler les maquis auprès d’un Fathi al-Dib qui s’est personnellement chargé depuis des mois des envois.

 

c’est Fathi al-Dib qui fait tout le boulot

Car c’est Fathi al-Dib qui fait tout le boulot ; c’est lui qui affrète les bateaux (7 envois, selon ses dires) pour assurer leur transport. Le rôle de Ben Bella s’est borné à fournir les coordonnées de destination, au Maroc. Charge à Boussouf et à Boumediene de faire que leurs légitimes destinataires ne les reçoivent ensuite jamais. Si l’on examine Ben Bella sous l’angle du révolutionnaire algérien, il a totalement failli. En revanche, si on le conçoit comme un agent de la France, alors il a accompli sa mission à la perfection.

À ce stade, Ben Bella peut même s’offrir le luxe de la grandeur : les reproches que lui font les maquis de l’intérieur, disait-il à Fathi al-Dib, il faut les mettre sur le compte de la fatigue des combattants, plaidant pour que «ces événements n’aient pas de conséquences sur la livraison d’armes par l’Égypte et que ce conflit soit minimisé.» Et de surtout ne pas tenir rigueur à ses invités : «Ben Bella m’avait demandé de bien accueillir Ferhat Abbas et son groupe pour leur remonter leur moral et leur faire sentir que l’Égypte soutenait leur cause.» Machiavel aurait-il ressuscité en cet homme ?

Au sortir de ce congrès, les leaders de la révolution s’alignent sur les thèses des militaristes, les «3 B» [colonel Belkacem Krim, Ben Tobbal Lakhdar, Boussouf Abdelhafid]. Éconduit par Fathi al-Dib, Abbane ressort écœuré. «Contre les thèses sécularisées de la Soummam, satisfaction était aussi donnée à Ben Bella : la résolution finale réaffirmait la légitimation religieuse : la future "république algérienne démocratique et sociale" ne serait "pas en contradiction avec les principes de l’islam."».

Les germes de la dictature sont plantés. Abbane exprime alors son souhait de rentrer en Algérie pour reprendre la lutte aux côtés des maquisards. Sentant le danger, décision est prise de le liquider physiquement. Il est étranglé dans une ferme isolée à la frontière marocaine où Belkacem Krim et Bentobbal l’entraînent pour le remettre à Boussouf.

Aban+Ramdane
Abane Ramdane

En apprenant l’assassinat d’Abbane, Ben Bella exulte : «En vérité, nous n’avons jamais désespéré de voir un jour se normaliser nos relations. Il est en effet impensable qu’une révolution comme la nôtre puisse se laisser égarer par une ou plusieurs personnes quand ces dernières sont animées d’un esprit malsain, partout intéressé et partout malfaisant. Nous ne pouvons que vous encourager dans cette voie de l’assainissement. Il est de notre devoir à tous, si nous tenons à sauver la révolution de l’Algérie et de demain, de nous montrer intraitables sur le chapitre de l’épuration […] Nous considérons qu’un grand pas vient d’être fait. Le devoir vous commande, vous qui êtes libres, de ne pas vous arrêter là […] Nous ne pouvons que vous appuyer dans la chasse de tous les germes de la décomposition qui ont pu se faufiler dans notre sein.»

La radio «Saout al-Arab» forge la légende Ben Bella, charge à Fathi al-Dib de remplir la mission qui lui incombe. Une fois cependant, il décide de donner de sa personne. Et quel navire Ben Bella affrète-t-il ? L’Athos, un yacht universellement connu pour le trafic d’armes : «J’avais eu une discussion très vive à ce sujet avec Ben Bella […], raconte Fathi al-Dib, car j’avais déjà préparé pour le voyage [un autre navire…] le Davax et d’autre part parce que je n’avais confiance ni en Ibrahim Nayal [l’armateur], ni dans le navire Athos […]. Au cours de cette discussion, je m’étais rendu compte que Ben Bella voulait occuper le devant de la scène depuis son conflit avec Abbane.» Il était temps ! Mais cette prise de conscience n’infléchit en rien le soutien qu’il accorde à son protégé.

Qu’advient-il à l’Athos ? Il est arraisonné au large du Maroc. Ce qui permet à la France de présenter au monde la preuve que l’Égypte finance «les terroristes», de claironner que le Caire est le siège de la rébellion et que Ben Bella en est de ce fait le «Chef» suprême. Rappelons qu’à ce stade, l’homme n’a à son actif que l’attaque de la Poste d’Oran, un fiasco, et l’armement de l’Athos, arraisonné en haute mer par la marine française. Ou l’art de faire d’aucune pierre deux coups.

 

De la prison dorée à la Présidence

Le 22 octobre 1956, l’avion transportant la délégation extérieure de la révolution de Rabat à Tunis est arraisonné en plein ciel. C’est encore un de ces épisodes invraisemblables de cette drôle de guerre. Toujours est-il que voici maintenant Ben Bella en prison. Dès lors, la Fédération de France ne lésinera pas sur les moyens pour l’en extraire.

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Les réseaux Curiel, les réseaux Jeanson, tout ce qui compte comme «porteurs de valises», amis de la cause algérienne, se mettent à la disposition de la rébellion pour l’aider à s’évader. Ben Bella laisse faire et attend. À l’approche du jour J, il trouve un prétexte quelconque pour différer l’opération ou pour l’annuler. Les bruits ont couru sur le projet d’une évasion qui se solderait par la liquidation des fuyards. Un homme y a cru fermement : Fathi al-Dib.

Qui se donne pour mission de sauver le soldat Ben Bella à tout prix. «Nous avions chargé, fin 1957, nos attachés militaires en Europe de prendre contact avec des spécialistes des opérations d’évasion parmi ceux qui avaient déjà une réputation», raconte-t-il. Il renonce à ce premier projet, trop violent à son goût, avant de se voir proposer une autre option, «grâce à deux hautes personnalités allemandes, aidées par huit jeunes nazis, et en s’appuyant sur l’accord conclu avec l’un des directeurs de la prison de la Santé [contre] 15 000 livres égyptiennes.»

Tout est prêt. Mais Fathi al-Dib a la malencontreuse idée de soumettre le plan à Ben Bella. «Après quatre jours d’attente, […] à la demande de Ben Bella, […] l’opération [est reculée] de trois jours […]. Quatre jours plus tard, les Allemands nous [font] savoir que Ben Bella demandait de reculer encore de huit jours l’opération et que, pendant ce temps, il ne fallait pas le contacter. […] Le 28 juin, […] l’avocat de Ben Bella était arrivé […] pour m’informer que l’opération avait été découverte.»

La raison pour laquelle Ben Bella ne voudrait quitter la prison pour rien au monde tient à cela qu’il est au centre de toutes les sollicitudes. Une fois au chaud en Métropole, il n’est pas question pour lui de repartir au front, où on «purge» à tout va. Il faut préparer l’avenir, l’Algérie indépendante. Nasser veut quelqu’un pour l’ancrer dans le giron «islamique et arabe». Ben Bella sera cet homme-là.

Mohamed Bourges, et Hervé Bella, ou vice versa…

Hervé Bourges est missionné pour chaperonner cet ambitieux désillusionné. Cela se passe alors que de Gaulle piétine, et n’entrevoit de porte de sortie que dans une «Algérie indépendante, en étroite coopération avec la France». Il lui faut quelqu’un pour assurer cette perspective. Ben Bella sera cet homme-là.

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Hervé Bourges dans les années 1990

Ben M’Hidi est éliminé par le 11e de Choc du général Aussaresses, après qu’il ait décliné l’habituelle offre de «retournement». Abbane est étranglé dans une ferme isolée à la frontière marocaine par les «3B». Ce sont les deux yeux lucides de la révolution qui sont ainsi crevés, l’un par les militaires français, l’autre par les militaires algériens. Les «3B» : Trois colonels qui éprouvent l’un pour l’autre une haine sourde. Une aubaine pour plus ambitieux et plus résolu qu’eux : Boumediene. Lequel a besoin d’une caution politique. Ben Bella sera cet homme-là.

Ben Bella est prêt à servir la cause de quiconque lui promet un bel avenir. Fathi al-Dib le bien nommé chef des services égyptiens, Boumediene, le sanguinaire, de Gaulle, l’éternel Sauveur pressé par le temps. Trois hommes aux grandes ambitions, et dont les plans désignent le futur président de l’Algérie : Ben Bella. Pourquoi voudrait-il quitter cette prison dorée où tout lui sourit ?

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De Gaulle, 1960

On connaît l’argumentation de Boumediene pour l’enrôler, on peut aisément imaginer celle développée par Hervé Bourges. Ben Bella, c’est l’homme de la campagne d’Italie, un «vrai» révolutionnaire, que des gueux sans épaisseur risquent de reléguer à des accessits insignifiants. Qu’il joue le jeu du Général et il sera le prochain Président.

 

Un coup d’État, et l’impossible partage du butin…

Ben Bella sort de prison après la signature des accords d’Évian, qu’il s’empresse de dénoncer, disqualifiant en un coup toute la frange politique de la révolution. Reste à s’imposer par la force. Il s’envole illico pour le Caire.

Fathi al-Dib l’accueille : «Ben Bella a cherché refuge auprès du Président Gamal Abdel Nasser pour lui exposer le plan qui pouvait lui permettre d’affronter les partisans du compromis avec la France et pour lui demander de renforcer ses effectifs afin de donner plus de force à son action.» Il rencontre Nasser en tête à tête. «Ben Bella avait renouvelé sa demande de soutien à Nasser pour faire face à la situation de l’intérieur, surtout du côté de l’armée. […] Nasser lui avait demandé de quelle nature étaient les difficultés auxquelles il s’attendait. […] Nasser avait conclu en assurant Ben Bella du soutien inconditionnel et illimité de la RAU à l’Algérie. Après s’être donné l’accolade, les deux chefs s’étaient séparés.»

À la frontière tunisienne, l’armée des frontières commandée par Boumediene reçoit rapidement du renfort. Ses troupes, raconte Fathi al-Dib, «seraient appuyées par une force aérienne de : 12 Mig-17 (dont les pilotes avaient été formés sur ces appareils). 8 hélicoptères d’une capacité de 16 hommes. 1 poste central radio. Tous les techniciens égyptiens nécessaires pour faire fonctionner l’aéroport. Nasser avait lui-même porté la mention suivante sur le plan : "La livraison sera effectuée dans 30 jours à partir du 9 avril 1962" pour les matériels [suivants] : 100 jeeps, 100 camions de 3 tonnes, 100 camions divers, 20 cuisines roulantes, 5 voitures de dépannage, 50 voitures 750 kg pour tracter les canons, 40 voitures blindées, 6 Mig-15, 6 avions égyptiens.»

Mais contre qui cette armada restée inerte durant les années de feu compte-t-elle se battre, puisque la France a entériné la fin de la colonisation ?

Fort des garanties de Nasser, Ben Bella se rend le 11 avril à Tripoli pour préparer le Congrès qui sonnera le glas de la liberté pour les Algériens, inaugurant le malheur d’un million d’Européens, et la mort pour plusieurs milliers d’entre eux, tandis que la chasse déjà ouverte au harki fera au moins 50 000 victimes. «De leur côté, écrira Fathi al-Dib, Khider et Aït Ahmed étaient restés au Caire quelques jours pour se reposer avant de rejoindre Tripoli.» Il est des repos de guerrier qui se paient cher.

 

l’armée des frontières envahit l’Algérie

Telle une nuée impitoyable, l’armée des frontières envahit l’Algérie. Elle écrasera sous les chenilles de ses blindés ce que les opérations du général Challe ont épargné de l’ALN, l’armée de libération nationale. Et jettera aux orties tous les rêves de liberté des Algériens.

Devenu président, Ben Bella doit maintenant payer la facture de son couronnement. Il a dû tout promettre à Nasser. Promettre le même tout à de Gaulle. Et le promettre de nouveau à Boumediene. C’est dans cette conjoncture où une proie frêle, l’Algérie, est convoitée par maints prédateurs, que se déroulent les premiers pas de l’Indépendance. Une indépendance de polices parallèles, de services égyptiens, de services français, de KGB, de torture, de liquidations sommaires, d’exodes, d’exils, de deuils individuels par millions que les décennies n’apaiseront jamais. Une dictature qui ira en se sophistiquant.

Mais Ben Bella en avait posé les jalons essentiels : pour régner en maître, il suffit d’accuser les uns d’être «frères musulmans, secte dont le monde se méfie comme de la peste», et les autres d’être «communistes» ou «berbéristes». Un cocktail imparable, pour diviser et régner, une malédiction que le peuple algérien ne parvient pas à conjurer cinquante ans après…

Lounis Aggoun
23 avril 2012
LounisAggoun

 

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