Les Mokrani : expansion, terreur et compromission (I)

Publié le par S. Sellami

Les Mokrani : expansion, terreur et compromission (I)

La famille des Mokrani imprégnée solidement et pénétrée par cette doctrine, venue d’ailleurs, s’installa aisément chez nous pour répandre la bonne parole. Elle est portée par l’élan d’une insolence manifeste des certitudes et vérités révélées, une fierté démesurée de sa filiation à une lignée de rang supérieur et bénie par des forces divines. Campée sur des considérations futiles d’appartenance à une naissance, choisie par Dieu et vénérée par tous les humains, désignée exclusivement au rôle de gardienne du temple des textes sacrés de l’Islam.

L’esprit entravé par une croyance, aveugle, à des dogmes dont elle faisait croire posséder les secrets des miracles pour ouvrir les portes du ciel. Figée sur une curieuse idée, d’une famille de sang noble, du droit au privilège de gouverner la destinée des hommes et se faire obéir, en tout temps et partout sur terre, que Dieu créa.

Elle régna, pendant plus de cinq siècles sur la destinée d’une grande partie de la population Algérienne, localisée essentiellement à l’est du pays, du XIe siècle jusqu’au XIXe siècle de notre ère. Les Moktani, au plus fort de leur puissance, se comportèrent en maîtres absolus, sur un territoire Algérien, vaste comme deux fois la superficie de la Tunisie actuelle et dont la capitale fut bourdj-Bou-Arreridj. Ils étaient arrivés à imposer leurs contrôles sur toutes les contrées des Amazighes (1), du Nord-Est de l’Algérie. Au Sud, leurs influences s’étendaient jusqu’aux villes mitoyennes du Sahara ; Touggourt et Ouargla. Les Mokrani réussirent à légitimer leur statut de Charif, face à une population amazighe crédule, en s’enorgueillissant, sournoisement, avec force de convictions ostentatoires, d’être les bienheureux commandeurs des croyants, rattachés à la lignée du prophète Mohammed (SWS). Par le biais d’une descendance issue de sa fille Fatima. Donc, le droit de jouir d’une considération céleste, par les autres humains, comme des élus de Dieu pour exercer, sur terre, leur droit au pouvoir sur toute communauté musulmane. La présence des Mokrani, en Afrique du Nord, apparaissait aux alentours du XIe siècle de notre ère, à l’époque de l’invasion arabe hilâlienne (2). Et prirent leurs quartiers dans les massifs montagneux entre bourj-Bou-Arreridj, le Hodna et de la Qalaa (3).

Plus tard, quatre branches Mokrani, hostiles les unes aux autres, se distinguèrent par des guerres fratricides, chacune des franges disputa la légitimité du pouvoir et le contrôle sur le fief des aïeux : Les Ouled-Abdesselem, les ouled-Abdellah, les Ouled Gandouz et enfin les Ouled El-hadj Bouzid.

Notre propos, n’est pas ici, de relater avec béatitude et précisions, les détails des batailles gagnées et perdues, ni nous gausser sur des gloires enregistrées et des échecs encaissés par les différentes confréries, mais juste passer en revue les moments clés et fondateurs dont l’impact de leur nuisance fut dévastateur sur le destin d’une partie de la population algérienne. Cependant et autant que faire se peut, nous ne manquerons pas de porter, un regard critique, sur les conséquences malencontreuses et les dérives de cette histoire obscure, malheureuse et tyrannique qui a entravé les esprits à l’ignorance, dominé et conduit, avec force et violence, la population algérienne. Supposés apporter la lumière et le bien-être aux populations païennes, ils multiplièrent la misère par la férocité d’une autre misère. La population amazighe, saignée à blanc par les impôts, affamée par les privations, soumise aux intimidations, aux persécutions, assassinats arbitraires des récalcitrants et réduction au statut de travailleur journalier et, au mieux paysan, en la dépossédant du peu de biens qu’elle eut. L’histoire, n’a jamais jusqu’ici relevé la frustration et l’impuissance de ces pauvres paysans algériens face à une cause qui n’était pas la leur. Les Amazighs endurèrent les offenses, les blessures, les injustices, le mépris et les souffrances et emportèrent avec eux l’amertume de leur impuissance jusqu’à la mort.

La politique des Mokrani, basée sur une simple idéologie articulée autour de la culture arabo-islamique, la seule qui pouvait avoir un sens à leurs yeux ; la culture du désert. Cette idéologie a été une constante, appliquée de bout en bout, par toute la famille Mokrani, avec une fidélité sans jamais dévier d’un iota. Elle consistait à préserver, par tous les moyens, l’étendue de leurs territoires, source de leurs privilèges et leurs prestiges au détriment des populations algériennes crédules.

C’est là, à ne pas en douter, que la pratique du pouvoir, sous le masque d’un islam des lumières, mais en réalité dévié et embué d’un fanatisme odieux, que les Mokrani avaient fait sombrer plusieurs générations d’Algériens dans l'ignorance, la destruction mentale, l'obscurantisme, la dépendance et la domination par d’autres peuples. En occurrence les dominations ottomane et française.

Nous allons passer en revue, tant bien que mal, les différentes époques de cette histoire. Certes, complexe et souvent rapportée, avec des détails très techniques. Nous essayons, donc, de faciliter la visibilité aux lecteurs, en utilisant la narration sans perdre de vue la réalité des faits. Narrer les étapes de chaque règne des chefs Mokrani, sans trop nous attarder sur les batailles et les alliances des chefs des confréries ou provinces locales dont les réactions basculaient au gré des vents.

Emir Abderrahmane

L’histoire de la saga guerrière des Mokrani commença réellement avec, l’avènement, de l’émir ou prince, nommé Abderrahmane, avec le statut de commandeur des croyants, à la seconde moitié du XVe siècle. La fortune amassée, les terres accaparées par ses prédécesseurs lui donnèrent le sentiment de vivre à l’étroit. Il prit, alors, la décision de pousser au loin les frontières de sa province, avec sa garde constituée de goums ; une armée organisée autour des soldats auxiliaires arabes, rémunérés en partie par les pillages des tribus et villages attaqués. Il avança vers le Nord-Est, pour étendre son territoire, accompagné de ses fidèles et ses serviteurs, pour venir s’installer près des Bibane (4), d’abord à Mouqa (5), puis à Chouarikh (6), et enfin, des Beni-Abbès (7). Il prit le titre d’émir El Mouaminine et se présenta comme un saint, sauveur et protecteur des âmes égarées. Il ne trouva aucune résistance à son passage par la population locale. Il mourut vers 1500. Son fils, unique Ahmed-ben-Abderrahmane, lui succéda sans encombre.

Sultan Ahmed-ben-Abderrahmane

Ahmed-ben-Abderrahmane, consolida son pouvoir sur les localités, héritées de son père Abderrahmane. Il prit le titre de sultan et renforça son pouvoir sur les territoires de Oued-Sahel (8) jusqu’au Hodna (9). Il mena une guerre sans merci, au chef Koukou (10), des tribus de Oued Sahel avec l’aide des Turcs, notamment, grâce aux armes à feu et l’artillerie mises à sa disposition par les Ottomans. Les corsaires, les frères Barberousse, à leur tête Abou-Aroudj, dont les quartiers se trouvaient à Jijel, furent d’un grand secours. Il régna en toute sécurité sur un grand territoire qui a ses ramifications dans toute la région amazighe de l’est, allant de la wilaya de Sétif et passant par Bejaia et Jijel jusqu’à Collo. L’alliance avec les Turcs commença de bon augure et fut, depuis, un allié et un serviteur zélé et inconditionnel. Ahmed-ben-Abderrahmane enrôla beaucoup de jeunes guerriers amazighs, parfois sous la contrainte, et constitua des colonnes aux ordres des Turcs. Une aubaine inespérée pour ces derniers qui virent, par les turpitudes éhontées du sultan Ahmed-ben-Abderrahmane, leurs soldats Turcs épargnés des risques d’un terrain montagneux et difficile d’accès. Une offre qui permit, à la cause guerrière des Turcs, d’atteindre son objectif de domination du pays à moindre prix. Il fut un allié de poids pour les frères Barberousse. Il apporta, en outre, une aide précieuse aux Turcs, en mettant à leur disposition les services des réseaux logistiques des caïds. En contrepartie, les Turcs, lui laissèrent le libre arbitre de mener à sa guise la direction de sa principauté. Son cynisme ne s’arrêta pas là ; il usa des armes, mis à sa disposition pour services rendus, afin de détruire la confrérie de Koukou, jusque-là, ennemi irréconciliable des Turcs. Il comprit, très vite, qu’il lui fallait un allier fort militairement sur lequel s’appuyer et user de ses armes pour pérenniser sa force de maintien sur les rebelles hostiles à son pouvoir. En échange, donner et prêter main forte à la partie dominante le droit de corrompre le destin d’un peuple qui ne demandait qu’à vivre dans la paix et la sérénité. Il eut trois garçons, Abdelaziz, Ahmed et Fadel et mourut vers 1510.

Sultan Abdelaziz

Abdelaziz, le préféré de son père, lui succéda. Il ne changea en rien sa politique avec les Turcs. Il la considéra, plutôt, fondamentale aux intérêts apparents de sa principauté. Imbu de sa personne et du pouvoir fraîchement acquis, il doubla d’efforts pour faire montre d’une fidélité sans borgnes, à la limite d’une servitude animale, comme fut son père serviteur dévoué des Turcs. La perfidie faisait partie de la nature des Mokrani, le sultan Abdelaziz n’avait pas fait exception et en usa avec excellence. L’imposture et le mensonge, lui permirent d’abuser la population locale avec des promesses d’un futur meilleur. Il forma, des contingents de soldats amazighs, dans toutes les provinces sous son influence pour les envoyer se battre aux côtés de ses maîtres, les Turcs. Ainsi, les Turcs poussèrent leur avantage de domination jusqu’aux portes du Sahara, en faisant main basse sur les contrées de Touggourt et Ouargla. Ces mêmes, contingents d’Amazighs, se distinguèrent par leur bravoure en remportant des batailles lancées par les Turcs contre les Marocains pour la prise de Tlemcen et sa région. Lors de ses périples de guerre, en soutien aux Turcs, Abdelaziz rattacha à ses services le groupe des Hachem de Mascara et en fit sa garde particulière, qui jouera plus tard un rôle majeur. Il installa les Hichem à Medjana (11) pour en faire des gestionnaires clés et fidèles serviteurs de son Makhzène.

Abdelaziz n’a pas dévié à la tradition de son père, il ne combattit que pour la conservation des privilèges, d’immunités et d’abus qui pesaient lourdement sur les pauvres paysans amazighes assujettis sous leurs bannières. Les Amazighs se firent tuer pour une cause sacrée, leur disait-il, celle des Mokrani, détenteurs des vérités islamiques et gardiens du temple des textes sacrés, privilège hérité de leur ancêtre, le prophète Mohamed (SWS).

Abdelaziz perdit la confiance des Turcs. Sa puissance devenait gênante à leur entreprise. Ils fomentaient, alors, des stratagèmes avec la confrérie de Koukou pour s’en débarrasser. Ils mirent en place, comme tout occupant, une politique pour pérenniser et assurer avec confiance une domination totale sur le territoire entre les chefs militaires ottomans. Les Turcs entretinrent la division entre Abdelaziz et Koukou, connus pour leur haine abyssale, en faisant miroiter à l’un la destruction de l’autre.

Les déboires, d’Abdelaziz et son frère Mokrane, avec les Turcs commencèrent. Après l’échec des tentatives, répétées, d’offres de services pour gagner la confiance de ces derniers afin de continuer à les servir avec abnégation. Il fut tué, avec son frère El-Fadel, en 1559, après une bataille de plusieurs jours contre les Turcs, qui se solda par une perte considérable de ses forces.

Ahmed Amokrane

Sans héritier d’Abdelaziz, son frère, en toute évidence, Ahmed Amokrane lui succéda au sultanat. Ce dernier profita du répit du retrait des Turcs, pour assurer d’autres priorités, pour étendre, encore plus, l’influence de son autorité sur les territoires des hauts plateaux et le Sahara. Malgré les efforts de guerre, son règne, contrairement à ses prédécesseurs, apporta une accalmie qui se traduisit par une certaine prospérité qui soulagea, en partie, les populations. Fidèle à la tradition de ses aïeux, Il chercha, à son tour, à offrir ses fidèles services aux Ottomans, en appâtant ces derniers par des sommes énormes d’argent, sous formes de présents. Mais les Turcs, ne le voyaient pas du même œil, et interprétèrent ces présents comme étant des impôts collectés, par ses soins, en leur faveur, qui étaient leurs dus. Ahmed Amokrane bénéficia de dix années de tranquillité, tant qu’il servait docilement les Turcs et ne dérangeait pas leur entreprise d’occupation du pays.

Le règne de Ahmed Amokrane dura vingt ans. Après quoi, les Ottomans manifestèrent leur mécontentement en dénonçant le manque d’entrain et d’autorité des caïds ; les collecteurs d’impôts, et se plaignirent des difficultés liées au refus du règlement des impôts par beaucoup de population. Ils revinrent en charge, en lançant vainement des batailles qui durèrent deux mois. En 1596, Ahmed Amokrane s’opposa, encore, avec succès à l’occupation de ses territoires amazighs. Mais lui-même, était tué, la même année, pendant les combats.

On peut se poser des questions, en toute logique, pourquoi les mokrani n’avaient-ils pas tiré les leçons sur les conséquences des revers de leurs politiques envers les Ottomans ? pourquoi n’avaient-ils pas changé de fusil d’épaule ? pour se réconcilier avec les peuples sous leur influence, en occurrence les algériens, et créer des infrastructures pour compter sur eux-mêmes et sur leurs propres forces, sans toutefois, chercher la dépendance des forces des autres pour exister. Ahmed Amokrane, resta accroché à l’espoir de renverser, en sa faveur, la situation avec les Turcs en usant des ruses afin de retrouver son service de laquais auprès des Turcs. Ceci peut nous amener à penser que les Mokrani n’avaient jamais pu se défaire de leur logique obsolète et rétrograde. Murés par des schémas hors du temps, la culture de l’effort, d’innovation et d’investissement dans le savoir et les sciences étaient loin de leur domaine de prédilection. Les réflexes immuables d’une pensée stérile ne pouvaient qu’engendrer la pauvreté intellectuelle. Les Mokrani habitués au monde chaud de la fortune amassée par la terreur, n’avaient pas l’intellect du devoir, du partage et du bien commun et, donc, ne pouvaient pas, soudainement, se mettre à financer, pour le bien être des autres, la construction des écoles, des universités, développement de l’agriculture, de l’artisanat, du commerce, la construction des infrastructures, des usines d’armes de défense, les moyens de transport ; les routes et les barrages. Ils avaient des droits mais pas des devoirs pour changer le quotidien de leurs administrés. Fidèles à leur culture initiale, ils passaient leur temps à préparer la guerre, guerroyer et vivre dans l’opulence. Nous n’avons rien aujourd’hui, d’important, qui évoque l’histoire des Mokrani en Algérie. Pas de musée, pas de mosquées importantes, pas de monuments à la gloire des réussites humaines, ni des constructions qui illustrent une quelconque civilisation. Le désert, le vide. Tant de siècles perdus dans l’ignorance imposée aux Algériens, par le fait d’une idéologie basée sur la fierté de l’arabo-Islamisme. La pensée du désert ne peut engendrer que le désert. Et pour ça on peut leur reconnaître, au moins, le mérite de la politique du néant. (A suivre)

Abdelaziz Boucherit

Notes

  1. On utilisera, délibérément, le terme Amazighe unificateur et retiré de la poussière des siècles, pour reprendre sa véritable place dans le nouveau langage Algérien, pour remplacer les termes venus de l’extérieur : berbère, kabyle, chaoui etc …dont la connotation du premier nous renvoie au mot barbare des romains, le mot Kabyle d’origine arabe, évoquant la tribu sur le sommet de la montagne comme un vautour, et en outre il a servi d’outil de division par le colonialisme Français (Grande Kabylie, petite Kabylie, Kabylie des Babors et Kabylie orientale) et chaoui pour identifier les berbères du sud.

  2. Invasion Hilalienne en Afrique du Nord (1055-1056) par Ibn Khaldoun

  3. Djebel-Kiana ou Djebel-Adjissa qui porte aujourd’hui le nom de Djebel-Ayad Ou Djebel-Madid de la tribu des Ouled-Sidi-Fadel (Histoire de l’insurrection- Louis Rinn)

  4. Village rattaché à la commune algérienne d’Ighil Ali wilaya de Bejaia.

  5. La région de bordj-bou-arreridj.

  6. La commune Ighil Ali wilaya de Bejaia

  7. L'oued Sahel est une rivière du nord de l’Algérie Il se jette dans la Soummam à Akbou (Wilaya de Bejaia) Le Hodna région constituée de riches plaines au sud des Hauts Plateaux en Algéri

  8. Le royaume de Koukou fut fondé en 1510 par Ahmed-ben-el-Qadi, qui était jugé à la cour des derniers rois de Bougie

  9. Medjana est une Daira de la Wilaya de Bordj-Bou-Arreridj en Algérie Commune de la wilaya de Sétif. La bataille de Guidjel s’était achevée par une grande défaite des Turcs. Ainsi Betka el-Mokrani s’illustra par son courage et consolida son pouvoir sur sa province de Constantine. (Louis Rinn).

  10. Ouadia : le droit le passage à travers ses États. Quiconque voulait traverser ses provinces devrait payer des taxes de droit au passage. Mêmes les Turcs payèrent les taxes. (Louis Rinn

  11. Abdesselem-el-Moqrani se mit au service des généraux Français en 1831 (Louis Rinn)

  12. Pair de France et président de la commission d’Afrique (Louis Rinn)

  13. Etudes réalisées par le centre de la documentation d’Algérie. Sur le règne de El-Bachagha Mohamed El-Mokrane.

  14. Sources de Hosni Kitouni dans «La Kabylie Orientale dans l’histoire) l’Harmattan 2013.

  15. Sources de Hosni Kitouni dans «La Kabylie Orientale dans l’histoire) l’Harmattan 2013.

Les Mokrani : expansion, terreur et compromission (II)

Les Mokrani : expansion, terreur et compromission (II)

Le règne de Ahmed Amokrane dura vingt ans. Son unique fils, Sidi Nacer El Mokrani lui succéda. Un sultan, porté, plutôt, sur les études religieuses et la spiritualité. Il s’entoura des religieux, des confréries Maraboutiques et laissa les affaires du royaume en dérive.

Sidi Nacer El Mokrani

Sidi Nacer El-Mokrani avait la réputation d’apprécier la piété, symbole à ses yeux, de la lueur enrichissante qui illumine les esprits bien-pensants des hommes et les entrainer allégrement vers le droit chemin et la lumière éternelle de demain. Il partait du postulat que les Algériens ignoraient, manifestement, la religion et les sciences relatives à cette dernière. Les arabes, c’est-à-dire les Mokrani, pieux et instruits étaient venus, pour la seule et unique mission, de leur offrir ce qui leur manquaient.

 
 

Il orienta sa politique vers le support et le soutien des nombreuses confréries religieuses Maraboutiques ultra-traditionalistes de son territoire qui encourageaient les écoles coraniques. Il fut suspecté, à tort ou à raison, de céder le pouvoir aux influences religieuses amazighes, pour déposséder la famille Mokrani d’un pouvoir qu’il lui revenait d’un droit divin.

Il fut assassiné en 1600 par les siens. Il laissa trois enfants en bas âge : Betka El Mokrani, Mohammed El Mokrani et enfin Bou Temsine El Mokrani. Les deux plus jeunes devaient la vie sauve à la perspicacité de leur mère qui prit les devants en prenant la fuite pour se réfugier, avec la complicité des religieux, restés fidèles à Sidi-Nacer-El Mokrani, dans des contrées sécurisées. L’aîné, Betka, fut emporté dans la Medjana par les Hachem fidèles du Makhzen des El-Mokrani, qui l’élevèrent et l’aidèrent à reconquérir sa situation princière.

Betka-El-Mokrani

La réputation de Betka-El-Mokrani fut faite par sa participation à la bataille de Guidjel (12) menée contre les Turcs, avec les troupes de la Medjana, sous le commandement de Slimane-el-Haddad et remportèrent une grande victoire. Après cette bataille qui le rendit célèbre, il s’installa et créa sa principauté à la province de Constantine. En rupture avec la politique de ses prédécesseurs, il rejeta toute collaboration avec les Turcs. Il désigna les Turcs d’usurpateurs sans jamais reconnaître leur autorité.

Pour honorer la mémoire de son père, outrageusement assassiné, ou par pure stratégie, Betka-El-Mokrani se conforma à la simplicité de la pratique du pouvoir de son père. Il renforça la communication avec les confréries maraboutiques pour en faire des alliés et s’efforça, un tant soit peu, d’instaurer la pratique des préceptes de justice conforme aux valeurs de l’islam.

Betka-El-Mokrani, décida d’une façon irrévocable, de ne plus se targuer du titre de sultan ou d’émir, et prenait celui de cheikh de la Medjana, que, plus tard, adoptèrent ses descendants. Il reconquit les territoires du royaume de son grand-père, en menant des batailles sans merci aux Beni-Abbes. Avait-il une stratégie secrète ? celle de la délivrance des esprits, de la pratique païenne de la population amazighes, par la connaissance du véritable islam, chère à son père ? Appréhendait-il la revanche de ses cousins ennemis ? Avait-il dans l’idée de préparer l’adhésion de la population, habituée à la sérénité du nouveau système, pour lui venir en aide le cas échéant ?. Il refusa d’installer ses quartiers à Qalaa. Sa mort subite allait ensevelir dans l’oubli bien des secrets. Il mourut en 1680, dans son château de la Medjana. En laissant quatre fils : Bouzid, Abdallah, Aziz, et Mohammed-el-Gandouz ; El-Gandouz, en amazighe, signifie le dernier-né. Serait-il, un symbole de rapprochement de Betka à la population locale pour construire un destin commun ?

De ses enfants naquirent, plus tard, quatre branches ennemis et irréconciliables des Mokrani.

Cheikh Bouzid-el-Moqrani

L’aîné, Cheikh Bouzid-el-Mokrani, prit la direction de la principauté. Fidèle à la tradition familiale, Il chercha à préserver, avant tout, son pouvoir et ses privilèges sur tout le territoire sous son contrôle, qui couvrait tout l’est-Algérien jusqu’aux confins du désert englobant Touggourt et Ouargla. Il consolida les réseaux dévoués de caïdats pour s’assurer une collecte efficace des impôts sur la population amazighe pour son propre usage. Les Turcs lui menèrent, vainement, des guerres pour s’emparer de Constantine. Cheikh Bouzid-El-Mokrani, resta aligné sur la politique d’hostilité de son père, et arriva, avec succès, à les repousser en dehors des zones sous son influence.

Il exerça, cependant, le pouvoir en créant une bonne atmosphère et imposa avec autorité, avec plus ou moins de réussite, une discipline qui assura une concorde dans sa famille. Il créa, en outre, une redevance ou coutume : Ouadia (13). Cette redevance, sorte de péage, lui apporta des sommes importantes et améliora considérablement ses finances.

Même pour les Turcs, contraints, continuèrent à payer, cette redevance, jusqu’en 1830. Bouzid-el-Mokrani mourut en 1734, Il laissa quatre fils : Abderrebou, hadj-Bouzid, Bourenane et Abdesselem.

El-Hadj Bouzid Mokrani

Le second fils, El-hadj-Bouzid, sur la renonciation volontaire de l’aîné, Abderrebou, prit la direction de la principauté. Bien que, animé d’un tempérament, plutôt, apaisant, il échoua à trouver des compromis pour concilier ses frères ; Bourenane et Abdesselem. Ni dissuader son cousin germain Aziz-ben-Gandouz-el-Mokrani de s’allier avec les Turcs. Profitant de la zizanie au sommet et les désaccords récurrents dans la famille Mokrani. Les Turcs dont l’objectif, avait toujours été, de devenir maître dans la Medjana, afin de s’ouvrir les portes de la domination des territoires amazighes et perçurent la collecte des impôts. Ils saisirent l’opportunité pour accentuer les divisions et les désaccords entre les frères.

Les Frères, Bourenane, Abdesselem et le cousin Aziz ben-Gandouz-el-Mokrani engagèrent des guerres fratricides, au grand bonheur des Turcs. Les descendants cheikh Bouzid El-Mokrani cherchèrent, contrairement à la ligne adoptée par leurs prédécesseurs, chacun à son tour, de gagner les faveurs des Turcs, à coût d’alliances obscures, à des fins de conquête du pouvoir sur les territoires de la principauté.

Trois ans après le décès de son frère Bourenane, mourut à son tour Si-el-hadj-ben-Bouzid-el-Moqrani vers 1783. Après avoir, pensait-il, consolider la succession de ses enfants, en mariant l’une de ses filles, Daikra au bey Ahmed-el-Kolli. Qui pour l’anecdote devint la grand-mère du dernier bey de Constantine.

C’est alors, que les Mokrani se divisèrent, pour ne plus jamais retrouver l’unité. Plusieurs Clans rivaux menèrent les uns contre les autres des guerres fratricides. Sans jamais trouver des compromis pour s’unir. Les Ouled-el-Hadj unis avec les Ouled-Abdesselem contre le reste des autres clans Mokrani ; les Ouled-Bourenane et les Ouled-Gandouz. Les guerres entre les cousins se perpétuèrent jusqu’à la disparition définitive du règne des Mokrani.

Il serait vain, de nous focaliser, ici, sur l’historique des tragédies des luttes familiales des Mokrani de 1785 à 1830. Pour les lecteurs qui souhaiteraient plus de détails, nous les invitons à consulter l’œuvre de Louis Rinn (Histoire de l’insurrection de 1871 en Algérie), la riche contribution du centre de documentation historique de l’Algérie (le Bachagha Mohamed El-Mokrani) et enfin l’œuvre magnifique de Hosni Kitouni (La Kabylie Orientale dans l’histoire)

Toutefois, il nous est interdit de passer en revue l’histoire des Mokrani sans insister sur leur opportunisme et leur cynisme. Ils avaient mangé à tous les râteliers des Turcs, perfidies, alliances avec l’ennemi et retournement de veste. Rattachés au seul dessein, comme une idée fixe, de préserver leurs privilèges et leurs pouvoirs. Ils n’ont pas hésité à vendre le pays et offrir une aubaine inespérée aux Turcs pour consolider l’emprise sur la colonisation du pays. Plus tard, ils collaborèrent en sujets serviles pour aider à la conquête, au-delà des objectifs, de la colonisation, fixés par les Français. Les Mokrani ont été un drame pour l’éveil de la conscience du peuple Algérien. Ils ont participé et aidé à imposer le colonialisme des Turcs et des Français pendant presque cinq siècles. Ils avaient, délibérément, mis en œuvre des projets diaboliques pour accentuer la misère existentielle du peuple, la misère des cœurs et la misère des esprits. Le système établi par les Mokrani, empruntait ses fondements d’existence, sur une vie en symbiose avec le colonialisme et pour le colonialisme.

Abdellah Ben El-Hadj Bouzid Mokrani, El-Hadj Mohamed Abdesselem El- Mokrani, Ben Guendouz El-Mokrani

Après l’ère de El-Hadj Bouzid El-Mokrani les divisions s’intensifièrent entre les différents clans des cousins Mokrani. Ces mésententes montrèrent le paroxysme des violences entre les franges constituées chacune par ses propres guerriers pour lutter à la récupération des terres des aïeux. Nous ne nous attardons plus dans les détails des batailles livrées les uns contre les autres. Les trahisons, les alliances insolites, les soumissions et offres de services aux Ottomans et aux généraux Français. Une période qui avait poussé les français à faire jouer la discorde entre les différents clans des mokrani, comme jadis les Turcs, constitués par les Abdellah ben-El-Hadj-Bouzid El-Mokrani, El Hadj Mohamed Abdesselem El-Mokrani, Ben Guendouz El-Mokrani et enfin Ahmed ben Mohamed El-Mokrani.

Par dépit, de ne pas avoir réussi à gagner les faveurs des Turcs, vaincus par les Français, en 1831 Abdesselem-el-Moqrani, Salati-ben-Illès et Ferhat-ben-Saïd-ben-Bouokkaz, pour ne citer que ces derniers, offrirent leur concours au général Berthezène et leur soumission à la France (14). A condition qu’on les débarrassèrent de leurs ennemis le Bey Ahmed de Constantine et son allié El Khalifat Ahmed El-Mokrani. Les français portèrent leurs préférences sur le cousin El khalifat Ahmed El-Mokrani, fiable et dont la probité de sa servitude à leur égard paraissait, plutôt, une offre crédible et rejetèrent, définitivement, l’offre de Abdeslam-El-Mokrani. Les français avaient vu juste, Ahmed El-Mokrani et sa descendance contribuèrent avec leurs aides précieuses par l’expérience avec les turcs et la connaissance du terrain, à ouvrir les portes des régions les plus difficiles d’accès, pour asseoir et implanter les jalons de la colonisation de l’Algérie. Ahmed El-Mokrani avait apporté par son concours une contribution efficace qui avait été au-delà des espérances des Français.

Voici la conclusion de Louis Rinn sur la perfidie des Mokrani : "Les maîtres et seigneurs héréditaires de ces régions étaient venus à nous de leur plein gré. Ils nous avaient offert et livré, le plus souvent sans coup férir, de vastes territoires et de nombreux contribuables ; parfois même ils nous les avaient donnés alors que nous n’étions pas encore en état d’en prendre possession. Ils avaient agi ainsi parce qu’ils avaient cru y trouver leurs intérêts et parce que nous leurs avions promis, en retour, la conservation de leur situation et le concours de notre force militaires. Quand ces promesses avaient été faites, on était aux premiers temps de l’occupation, on ne savait ni ce qu’on ferait de l’Algérie, ni même si on la conserverait en totalité ou en partie. A ces précieux auxiliaires nous n’avions rien demandé de plus que de se faire tuer à notre service et de nous payer un tribut ; en retour de quoi, nous leurs avions garanti les dignités, honneurs et privilèges dont ils jouissaient en fait comme en droit. Nous avons tenu notre parole, tant que nous avons eu besoin de nos alliés pour conquérir ou gouverner ; mais, le jour où nous nous sommes crus assez forts pour nous passer d’eux".

Tout était dit, clairement. Nous n’ajoutons aucuns commentaires. El hadj Mohamed Abdesselam devint chef de la principauté de la Medjana par un coup de force, après avoir perdu la confiance des français. Ahmed El-Mokrani, père du futur Bachagha Mohamed El-Mokrani, Fut fait prisonnier par son ennemi et au demeurant son cousin Abdesselam. Ce dernier l’exila dans le Hodna après avoir obtenu de lui la promesse de ne plus revenir à Medjana.

Connu pour son cynisme et son opportunisme, Abdesselam, comme tous les Mokrani, chercha de nouveaux alliés pour se maintenir ; prit à la gorge par l’hostilité grandissante de la population locale et rejeté par les confréries maraboutiques de la Medjana. Il se déclara, prêts à accepter, avec fidélité la souveraineté d’Abdelkader, sur l’est de l’Algérie, si les conditions répondaient à ses intérêts ; épouser la noble cause nationale d’Abdelkader pour lutter contre le colonialisme Français. N’ayant plus le choix, sa position fut dictée par opportunisme et calcul afin de préserver son autorité chancelante, sans appui et incertaine. Sa seule préoccupation consistait à conserver les privilèges ancestrales et la fortune amassée par les Mokrani. La famille Mokrani, et tous les éléments qui la composaient, était restée enfermée dans les carcans d’une vision reposant sur une culture religieuse obsolète et hors du temps : La famille Mokrani avait droit aux honneurs, aux prestiges et les faveurs des populations musulmanes sous son autorité. Il convenait, en outre, par-delà la lignée, supposée ou vrai, de sa descendance du prophète (SWS), de la considérer comme une famille noble et par la volonté de Dieu, née pour commander, faire la guerre et vivre respectée et honorée, comme l’ont été ses nobles et lointains ancêtres. Et quiconque se dérobant de cette vision était considéré comme un parjure à l’islam.

Bref, Abdesselem El-Mokrani, formaté sur les valeurs citées ci-dessus, était loin d’un partisan partageant les nobles concepts anti coloniaux et adhérant encore moins aux valeurs d’édification d’une nation des peuples ; principes sur lesquels était fondée la cause défendue par l’émir Abdelkader. Son seul objectif était de s’accaparer plus de territoire et de rester à la tête des terres de ses aïeux. La cause nationale, d’un pays libre, défendue par L’émir était loin de ses préoccupations, car elle n’était pas la sienne.

En décembre 1837, l’émir Abdelkader, que le traité de la Tafna légitima comme leader de tous les musulmans d’Algérie. Toute la population musulmane d’Algérie adhéra à la cause nationale derrière la souveraineté de l’Emir Abdelkader qui dura de 1832 à 1847.

Abdesselem fut, enfin, investi par Abdelkader, en qualité de khalifat de la Medjana. Sans rentrer dans les détails de cette alliance, qui fut d’ailleurs de courte durée, car en 1839, à la suite de l’échec infligé à Abdesselem, par les colonnes de El Khalifat Ahmed El-Mokrani. L’émir Abdelkader rappela son Khalifat à Médéa. L’échec de cette collaboration était prévisible dès l’origine, de sa mise en œuvre, par la fatalité qui opposait deux conceptions diamétralement opposées. L’une, celle de Abdesselam, qui travaillait cyniquement, pour imposer et consolider le colonialisme dans le pays, et l’autre, de l’émir Abdelkader qui oeuvrait, au contraire, pour libérer le pays de la domination française. Le Khalifat Ahmed ben Mohamed El-Mokrani prit la direction de la principauté de Medjana avec le concours des français pour des considérations qui le qualifiaient aux yeux des Français, citées ci-dessus.

Pour être bref, le Khalifat Mohamed Abdesselem El-Mokrani mourut en 1847, Abdellah ben-El-Hadj-Bouzid El-Mokrani mourut en 1830 et Ben Guendouz El-Mokrani fut guillotiné suite à un guet-apens organisé par Ahmed ben Mohamed El-Mokrani et le dey de Constantine. La rivalité entre les Mokrani laissa des traces indélébiles et se s’achèvera qu’avec la disparition définitive de leur règne.

En 1846, les militaires français mirent fin au commandement du khalifat Mokrani et à ses relais ; les caïds. Les Français décidèrent, par décret, de passer sous leur contrôle une grande partie du fief héréditaire des Mokrani. Le khalifa fut démuni de toutes ses prérogatives, son rôle était devenu une coquille vide. Ce dernier, tenta vainement de mettre en avant les services rendus à la France, tout en exprimant son mécontentement. Mais on lui fit comprendre qu’il n’était qu’un simple fonctionnaire, celui-ci était de plus en plus mécontent. Mais il fallait bien se rendre à l’évidence de son impuissance, il comprit, qu’on lui avait bel et bien soutiré le commandement d’une partie du fief héréditaire et incontesté de sa famille.

Il fut loin l’époque, révolue à jamais, de la fierté qui animait les Mokrani où ils affirmaient par des appels à grand retentissement, aux yeux de tous leurs valeurs et leur supériorité. Les Mokrani n’avaient jamais eu la hauteur d’esprit pour comprendre que les renégats sont souvent récompensés par l’ingratitude de leurs maîtres.

Les Mokrani : expansion, terreur et compromission (III)

Le livre de Louis Rinn a été republié par les éditions Ressouvenances en 2017

Le livre de Louis Rinn a été republié par les éditions Ressouvenances en 2017

En 1838, El Khalifa Ahmed El Mokrani, finit, après avoir passé sa vie à guerroyer, par l’emporter sur ses cousins, et devint le Khalifat investi par l’administration française pour servir les desseins d’une colonisation connue pour avoir détruit la personnalitéalgérienne.

El Khalifa Ahmed El Mokrani

Nous n’en disons pas plus sur le personnage, mais écoutons, plutôt, ce que nous apprend Louis Rinn témoin contemporain, avisé et auteur d’un livre sur l’épopée de la famille des Mokrani et notamment sur le Khalifa Ahmed Mokrani lui-même :

 
 

"Le procès-verbal de cette remise et de la prestation de serment du khalifat fut signé par dix-sept personnes. Moins de deux mois après son investiture, le khalifat Mokrani se faisait fort de faire passer à travers les Bibane deux colonnes françaises qui seraient parties d’Alger et de Constantine, opération que le gouvernement voulait faire pour affirmer ses droits sur un pays que l’émir Abdelkader s’attribuait, en vertu d’une interprétation", écrit Louis Rinn. Pour autant, même si son ouvrage constitue une source appréciable sur cette époque, il faudra prendre avec prudence les affirmations de ce juriste et officier de l'armée française.

L’échec de rallier la population de l’Est algérien et notamment celle des Amazighs, pour prêter main forte au soulèvement national de l’émir Abdelkader reposait, manifestement, sur les trahisons des Mokrani et particulièrement celles de Abdesselam El-Mokrani et El Khalifa Ahmed El-Mokrani. Animés par des idées obsolètes, sous couvert d’un islamisme conquérant et une idéologie arabo-islamiste, étrangères à la culture et aux sentiment d’un peuple baigné par les vertus de la mansuétude et l’esprit critique. L’un trahit par atavisme et l’autre le combattit par servitude dans l’espoir de récupérer son autorité sur tout le territoire de ses ancêtres. L’échec de la tentative de révolte de l’émir Abdelkader n’était pas lié, comme certains le laissaient supposer ou entendre, à la passivité, à la suspicion voire à l’hostilité des Amazighes de l’est de voir l’émir Abdelkader ériger un état arabo-islamique. Les Amazighes étaient, tout de même, et de tout temps les premières victimes des Mokrani qui avaient contribués, avec lâcheté, à imposer et consolider les dominations coloniales des Ottomans et des Français.

Les Français commirent une erreur dans leur appréciation, finalement, un mal pour un bien. Ils étaient tellement sûrs de leur emprise sur le pays qu’ils jugèrent de l’inutilité des Mokrani et les écartèrent de l’espace politique. Tant mieux !! Depuis la disparition des Mokrani, le sentiment national et identitaire du peuple algérien s’était renforcé et 40 ans plus tard, les desseins d’une nation commençaient à faire jour. Les valeurs d’une nation pour les Algériens et par les Algériens commençaient à prendre forme jusqu’au dénouement final, ou le peuple Algérien s’était soulevé, unis comme les doigts d’une main, pour revendiquer son indépendance et enfanter l’engagement d’un idéal ; la lutte armée de libération de novembre 1954.

On voit bien que l’histoire de El khalifa Ahmed El Mokrani était parsemée de guerre et de trahison aussi loin que porte la mémoire. Réduit au statut d’un simple fonctionnaire français. Ses prérogatives avaient été, subitement, ignorées et diminuées à leurs simples expressions par l’administration française. N’ayant, aucune prise ni autorité sur le réseau des caïds et celui des Bachaghas, sur lesquels reposaient ses forces et l’œuvre maléfique en cours de la colonisation Française. Les collectes des impôts perçus directement par les généraux, au bénéfice de l’administration Française, affaiblirent ses moyens d’agir. Le pouvoir de Ahmed Mokrani fut imputé, contraint de céder et abandonner aux généraux coloniaux le pouvoir du fief, construit de feu et de sang, par ses aïeux. Son rôle se résuma à un simple caïd et rendit des comptes, comme un simple valet, à ses supérieurs de l’administration coloniale. Comme le soulignait, encore, et à juste titre, le témoignage suivant de Louis Rinn.

"Tout d’abord, il convient de remarquer que les fonctions de khalifat ne devaient être conférées que pour le gouvernement des territoires dont la France ne se réservait pas l’administration directe. Aussi les khalifats relevaient directement du général commandant la province, dont ils étaient «les lieutenants». Aux temps de la conquête, alors que tout était militaire en Algérie, cela les assimilait implicitement à des généraux de brigade. Ces hauts fonctionnaires avaient droit, dans l’étendue de leur commandement, aux honneurs attribués au khalifat sous le gouvernement du bey. Ils nommaient les cheikhs des tribus soumises à leur autorité et présentaient leurs candidats pour les emplois de caïd, qui restaient à la nomination du commandant de la province. Ils percevaient les divers impôts pour le compte de l’État et gardaient le tiers du hokor (Pourcentage) comme traitement et frais de représentation. Ils devaient gouverner les musulmans suivant les lois du prophète, et, enfin, ils avaient une garde particulière d’un escadron de spahis irréguliers, en partie soldés sur le budget de la France.

Le Khalifa Ahmed El-Mokrani, n’ayant plus d’autres choix que de subir les directives décrétées par les français, de plus en plus, restrictives à son égard. Blessé dans son orgueil, sentant son honneur offensé par l’ingratitude et sa crédibilité entachée par ceux-là même qu’il avait servi avec loyauté. Il délaissa de plus en plus ses devoirs et continua de se plaindre et de se morfondre sans que personne ne donna crédit à ses lamentations.

Son fils Mohamed (Futur Bachagha Mohamed El Mokrani) le remplaça sur injonction de l’administration coloniale. Tant bien que mal, ce résultat, ne déplut pas, forcément, aux Français qui se débarrassèrent à moindre prix d’un Mokrani encombrant devenu inutile à leurs intérêts. Son fils, considéré souple, courtois et plus maniable que son père prit la suite pour porter plus haut, encore, les idéaux du parachèvement inexorable de la domination Française.

Au milieu de l’année 1852, le khalifa Ahmed El-Mokrani partit faire le pèlerinage de La Mecque pour se laver de tous ses pêchés. A son retour en mars 1853, il débarqua à Marseille. L’empereur eut vent de sa présence sur le territoire Français, l’invita, à Paris, pour assister à son mariage. Il tomba malade, sans pouvoir répondre à l’invitation de ce dernier et mourut le 4 avril 1853.

Le bachagha Mohammed El Mokrani

Le Bachagha n’avait pas tiré la leçon de la position servile de son père, pourtant, il y avait chez les français, depuis le début de l’occupation une vraie démarche qui plaçait les chefs traditionnels dans une position d’intermédiaire, chargés surtout d’assurer le maintien de l’ordre. En 1834, Le Duc Decazes (15), définissait, en des termes suivants, la politique coloniale Française :

«En dehors de nos lignes, nous pourrions cependant gouverner, en donnant appui à des chefs indigènes qui, en retour, seraient sous une sorte de souveraineté de la France, protégeraient nos relations commerciales, et nous fourniraient, en cas d’hostilité, quelque auxiliaires, gage de leur fidélité à ne point secourir nos ennemis»

Le centre de documentation historique sur l’Algérie, résuma la pensée du Bachagha Mohammed El-Mokrani par les propos suivants :

"Le Bachagha Mohammed El-Mokrani espérait recevoir le fief patrimonial mais l’administration coloniale substitua au Khalifat un territoire de niveau inférieur. Mortifié, Mohamed chercha néanmoins pendant des années à se concilier l’administration pour retrouver un jour la situation de son père»

En 1855, Mohammed El-Mokrani, pleins de morgues et désemparé, ne trouva rien à faire que de se rendre à La Mecque, en Turquie et en France. Il fut très impressionné par la grande situation qu’occupait alors la France dans le monde.

Le Bachagha Mohamed El-Mokrani hérita d’un règne vidé de sa substance. Optimiste et ayant une confiance incommensurable sur ses amis Français et surtout sur ses talents pour renverser la situation en sa faveur. Il opta, pour le jeu, d’une obéissance canine et sournoise.

Les Français aspiraient à apporter des réformes pour harmoniser et unifier les lois de leur administration, sur tout le territoire conquis afin de s’affranchir littéralement des lois hybrides et moyenâgeuses des confréries. Les méthodes barbares et inhumaines pratiquées sur les populations par les chefs arabes sanguinaires, aux titres ronflants, décidèrent les Français de les soumettre, directement, sous les ordres des généraux. Ecoutons, encore, le témoignage suivant du centre de la documentation historique sur l’Algérie :

"En 1863, on supprima les corvées que fournissaient les paysans à leurs seigneurs. Véritables rentes, ces "Touiza : Solidarité" étaient, pour les Mokrani, un privilège séculaire. Le bachagha se borna à dire : que lui et les siens obéiraient, mais qu’ils étaient profondément humiliés. En réalité, ils n’obéirent pas plus que les autres grands chefs. Ils continuèrent à se faire donner les touiza, sans que les assujettis osent réclamer. Certain désormais que, quel que fut son dévouement, il n’obtiendrait jamais le maintien des privilèges dont avaient joui ses ancêtres".

Bien que Louis Rinn fut convaincu du bienfait civilisationnel du colonialisme sur les populations sauvages et païennes, il n’en demeure pas moins, qu’il montra de temps en temps son côté humain. Il ne manqua pas de relever les abus des beys et Khalifats sur la population Algérienne. Faisait-il de la propagande pour donner un visage humain au colonialisme ? ou sincèrement offusqué du drame que vivaient les indigènes, comme il aimait désigner les Algériens. Découvrons, tout de même son témoignage :

"L’ordonnance royale du 15 avril 1845 abrogea les arrêtés de 1838, et fit, de cet allié et de ce grand vassal de la première heure, un haut fonctionnaire, officiellement placé sous les ordres d’un officier supérieur commandant de cercle. Nous nous sentions déjà assez forts pour gouverner nous-mêmes et, notre générosité naturelle souffrait de voir les abus de toutes sortes qui se commettaient dans les régions relevant de nos beys et de nos khalifats, qui nous coûtaient plus qu’ils ne nous rapportaient ; nos distincts démocratiques, nos exigences administratives et notre hiérarchie militaire s’accommodaient mal de ces situations privilégiées, qui faisaient revivre sous nos yeux les mœurs et les idées du XIIIe et du XIVe siècle."

Le Bachagha Mohamed El-Mokrani n’était pas en reste, en termes de lâcheté, de malice, de ruse et de trahison pour obtenir le maintien des prérogatives perdues par son renégat de père, afin de pérenniser ses privilèges, et le pouvoir sur ce qu’il supposait comme étant son territoire. Il n’avait pas lésiné sur les moyens pour tenter de convaincre les Français de sa sincère fidélité et de l’engagement de sa famille pour les aides consentis à la réussite du plan de colonisation Française.

Le Bachagha adressa à L’empereur, une correspondance chaleureuse dans laquelle, il laissa parler son cœur avec des propos élogieux, bienveillants et méritoires sur la conduite, en 1870, de l’armée Française contre la Prusse. Il donna des assurances enflammées sur les troupes mobilisées des amazighes aux côtés de l’armée Française. Comme l’illustraient les passages, suivants, de ses missives :

"Je maintiendrai l’ordre dans mon commandement, et que, en cas de nécessité, je serais le premier à marcher avec l’armée française".

"Les plus grands chefs des trois provinces offraient leur argent et leur sang pour la défense de la France". "Votre Majesté va se mettre à la tête des armées françaises ; À la nouvelle qu’une nation avait osé s’attirer votre courroux, une colère subite a envahi nos cœurs ; l’enthousiasme a embrasé nos âmes. Les ennemis de la France, sont les nôtres. La conduite généreuse, dont la France ne s’est pas départie un seul instant depuis quarante ans, nous a enchainés pour toujours à sa destinée…. etc.».

Comment comprendre, que le nom de ce personnage fut attribué aux lycées, aux navires méthanier, aux écoles…. etc de l’Algérie actuelle.

Mohamed El-Mokrani opportuniste jusqu’au bout, comme la majorité de sa famille, s’était toujours montré peu soucieux de l’intérêt général. Son seul objectif c’était la sauvegarde de ses privilèges, et pour cause, il n’avait pas hésité à faire des propositions incongrues pleines de lâcheté. Habitué aux sales besognes, il faisait comprendre au colonel Bonvalet, resté en contact avec lui probablement pour surveiller ses faits, gestes et actes, que l’Algérie était une lourde charge pour la France, en sous entendant, qu’il voulait bien alléger la France, du sale boulot, de cette tâche délicate. Ne trouvant pas une oreille attentive à ses mesquineries, car les Français étaient décidés à mener le travail à leur manière, il n’hésita pas, alors, de mettre, carrément et sans sourciller, sur le tapis l’idée de la partition de l’Algérie ; le nord de l’Algérie pour les Français et le sud pour lui et sa famille :

"L’Algérie va être pour vous une lourde charge. Pourquoi, au lieu de l’occuper tout entière, ne vous cantonnez-vous pas sur le littoral et ne laissez-vous pas les hauts plateaux et le Sahara aux chefs arabes héréditaires qui administreraient les populations suivant leurs mœurs et leurs habitudes ?" (16)

Le bachagha, n’avait pas réussi à faire la paix avec les autres branches des Mokrani, concurrentes et hostiles. Une haine morbide égara les esprits entre les cousins. Il comprit, enfin, que les Français avaient gagné définitivement la partie. Ses tentatives de services furent vaines. Ses cousins lui menèrent une guerre sans merci avec l’aval des Français qui lui cherchèrent, déjà, un remplaçant parmi les autres membres de sa famille. Il décida de jouer sa dernière carte maîtresse en présentant sa démission aux généraux. Un jeu puéril ; retenez-moi sinon je fais un malheur. Se croyant indispensable aux Français, par sa magie meurtrière de mater les rebellions comme jadis, et convaincu que les Français vinrent le supplier, un jour, pour le faire revenir sur sa décision de démission. Il fantasma tellement, qu’il continua à penser que les Français, redoutaient son statut de leader et donc sa force de nuisance. Persuadé que son influence sur les masses musulmanes, son atout majeur, fera réfléchir les Français et vinrent le chercher.

Quand sa démission fut acceptée, il tomba de très haut et se rendra compte qu’il avait été joué comme son père. N’ayant plus d’autres perspectives de défense que de se résoudre à engager la violence pour venger son orgueil bafoué à mort par les Français. Il se souviendra, finalement, qu’il était musulman et déclara la "guerre sainte" contre la France, qui déchaina, contre toute attente, la grande insurrection de 1871. El Bachagha Mohammed El-Mokrani, mourut au combat, le 5 mai 1871 près de l’oued Soufflat. Il est enterré dans un grand mausolée dans cour de la grande mosquée à la Kalâa des Beni Abbès (commune d'Ighil Ali, wilaya de Béjaïa).

N’a-t-on jamais songé, à Ighil Ali d’ériger une plaque commémorative en hommage aux algériens victimes de la tyrannie et les turpitudes de ses ancêtres en face de son tombeau ?

Abdelaziz Boucherit

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